Église de Cardinal
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Rhéal Cenerini

Dramaturge, poète, auteur
Playwright, poet, author

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C. Nouvelles / Short stories


Cardinal – publiée dans Sillons - hommage à Gabrielle Roy (Éditions du blé – 2009)

Un dimanche, l’été précédent, Léon, ses frères ainsi que le restant de l’équipe de Cardinal s’étaient rendus à un pique-nique de balle à Somerset. A la grande surprise de tous, ils avaient remporté leurs matchs et s’étaient retrouvés en grande finale. Dès le début de la partie, Léon avait remarqué une jeune femme qu’il voyait pour la première fois, assise à quatre ou cinq rangées peut-être du côté gauche du terrain. Elles étaient plusieurs filles ensemble – toutes des jeunes Lussier qu’il connaissait bien, sauf pour elle... Il déduisit qu’il s’agissait d’une cousine. Elle leur ressemblait en effet par la couleur de ses cheveux, ses traits fins et des jambes minces qu’il distinguait à peine au bout de l’ourlet de sa robe. Mais elle était différente aussi. Sa coiffure n’avait rien de celles trop rustres des filles de la campagne. Taillés courts, ses cheveux frisés, qu’elle avait partagés, ce jour-là, du côté gauche, ondulaient de chaque bord de la raie comme des champs de blé en juillet qu’un chemin de campagne partage. Ses yeux surtout, même à distance, Léon les avait remarqués : ils étaient perçants et intelligents. Il était d’avis, opinion qu’il n’avait jamais partagée mais dont il n’avait pas honte pourtant, qu’il était possible de juger des filles comme d’un bon cheval, que leur regard en disait plus sur eux que leur port ou ce que les autres pouvaient dire sur elle. Celle-ci, il en était certain, avait du caractère. En l’apercevant, il n’avait pu s’empêcher en effet de penser à sa Pearl, la petite jument qui avait été si difficile à dompter mais qui faisait maintenant sa fierté, surtout lorsqu’il lui tressait la queue et la crinière et qu’il la parait de grelots...

    Vers la fin de la partie, un frappeur de Somerset cogna un solide coup en sa direction. Léon, de son poste au champ centre, traqua la balle et dut plonger au dernier instant pour l’attraper avant qu’elle ne touche le sol. Il eut droit, en se relevant, aux acclamations de ses co-équipiers ainsi que de la vingtaine de partisans de Cardinal qui étaient venus encourager les leurs. Mais lui chercha tout de suite des yeux la jeune étrangère, espérant voir sur ses traits les traces de la vive réaction que son exploit aurait dû soulever... A sa grande déception, elle n’etait plus à sa place, ni elle ni celles qu’il prenait pour ses cousines, toutes parties, sans doute, en raison de l’heure qui se faisait tard.

    Un peu plus de cinq mois plus tard, aux temps des fêtes, il retrouva sa trace. Sous un ciel dont le froid sec et glacial avait chassé toute opacité, Léon avait traversé la campagne blanche en compagnie de son frère Adélard, toujours aussi frêle mais à qui on avait découvert des talents de musicien et qu’on n’arrêtait donc pas de demander un peu partout. Violon, musique à bouche, piano – Adélard jouait de tout. Il suffisait de lui faire entendre un morceau et, d’ordinaire, quelques instants plus tard, un air identique sortait de n’importe quel instrument qu’on lui mettait sous la main. Sa réputation s’était répandue de sorte qu’on l’invitait de Manitou au sud jusqu’à Rathwell pour venir agrémenter les soirées, qu’elles aient lieu dans des salles paroissiales ou dans les salons des maisons de ferme où les jeunes gens se rencontraient pour s’amuser. Comme Adélard avait à peine seize ans, les demandes devaient quand même passer par soit le père ou la mère qui consentait presqu’invariablement, pourvu que Léon l’accompagne, ce qui ne déplaisait aucunement à ce dernier. Ça lui permettait en effet de faire la connaissance de bien des jeunes filles – françaises, anglaises, belges, quelques jolies italiennes même – qu’il ne manquait pas de faire danser jusqu’aux petites heures du matin au son de la musique que jouait son frère.

    Ce soir-là, c’est vers le sud-ouest qu’il était parti avec Pearl et Belle, son autre petite jument, en tête, et Adélard avec lui dans le cutter. Ils arrivèrent chez Alphonse Chanel vers huit heures, tel que prévu. Le temps qu’Adélard accordât son violon, il s’installa dans la cuisine où le père Chanel se roulait une cigarette pendant que la mère finissait de ranger le plat de vaisselle en émail qu’elle pendait dans l’escalier de la cave. Le bonhomme lui offrit à fumer, ce que Léon accepta. Ensemble, ils jasèrent de la récolte abondante de l’automne qu’ils écoulaient difficilement et à des prix dérisoires... Il apprit que les Sauvlet venaient de s’acheter un tracteur, flambant neuf, et qu ‘ils avaient l’intention de s’agrandir encore mais que le père Chanel était de l’avis qu’ils allaient se casser les reins...

    Ce n’est que plus tard, alors qu’il avait rejoint les couples qui tourbillonnaient de l’autre côté, dans le grand salon, que Léon la vit arriver. Aussitôt qu’il le put, il se défit de sa partenaire et partit à sa recherche. Il la retrouva assise entre ses deux cousines à une petite table où elles s’apprêtait à jouer aux cartes. Il leur demanda s’il pouvait bien les rejoindre. Comme elles hésitaient à répondre, il en profita pour s’asseoir et se présenter, leur proposant sans plus tarder une partie de Cinq-cents pourvu, comme de raison, qu’elles sachent jouer... Lorsqu’elles acquiescèrent, il prit le paquet de cartes, les brassa, le leur tendit pour qu’elles coupent. Christine y alla la première et retourna une dame, tel qu’il l’avait souhaité. Les deux cousines, elles, tombèrent chacune sur des cartes plus basses. Puis il revira le fond du paquet pour révéler l’as qu’il y avait placé soigneusement. Comme Christine et lui avaient coupé les cartes les plus hautes, ils seraient partenaires. Elle le regarda un instant comme si elle avait pleinement compris la manoeuvre mais ne fit mine de rien. Alors il brassa de nouveau les cartes, faufilant cette fois le joker au fond du paquet. Il distribua les cartes cinq par cinq, en plaça cinq au milieu et fit une autre ronde. Retournant sa main, il commença à l’ordonner tout en braquant son regard sur le visage de la jolie fille de l’autre côté de la table...

-       Vas-y, se dit-il, lève tes beaux yeux, pendant que les deux tourtes, y regardent leur cartes, eux autes...

    Presque comme si elle eut compris, elle lui jeta un coup d’oeil rapide. Léon eut tout juste le temps de lui faire un clin d’oeil, signe qu’il tenait le joker entre les mains et qu’elle pouvait miser en conséquence. Une ombre légèrement désapprobatrice lui croisa momentanément le front, faisant croire à Léon qu’à ses petities malhonnêtetés, elle opposerait une certaine pudeur sans les rejeter net pour autant. C’était une ambivalence qui lui plaisait beaucoup.

*    *    *

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